Dernier jour à Montaudran

 

Ce soir le terrain de Montaudran sera définitivement fermé et l'aéroclub déplacé à Lasbordes.
Aujourd'hui j'ai donc effectué mon dernier vol avec le F-GIZI, C172 de l'aéroclub AF au départ de Montaudran. Un touché à Blagnac, puis un complet à Muret pour aller saluer les matinaux de Clément Ader. Enfin retour vers Montaudran pour un dernier tour de piste et un dernier atterrissage. C'est bizarre de ce dire qu'on ne verra plus cette piste. Elle va nous manquer...
Charles Barrairon
31 décembre 2003




Longue finale 32 à Montaudran Lasbordes, où sont relogés les 2 avions de Montaudran JD concentré sur sa finale, y avait pas mal de vent et la piste étant bordé d'arbres ça n'arrange rien.
Courte finale 32 Le BPEX et le GNNU côte à côte Yann, Hubert, JD et Marion posant devant le GNNU


Dans la voiture qui m'emmène à Blagnac ce matin, je suis en place droite. N'ayant pas à me concentrer sur la conduite, et n'étant pas encore tout à fait réveillé, je laisse mon regard vagabonder sur notre droite.

Je l'arrête sur un panneau qui indique "Avenue Didier Daurat". Cette vision me rappelle que nous sommes le 31 décembre, et qu'aujourd'hui nous allons vivre une triste journée, une page essentielle de l'histoire de l'aéronautique française va être définitivement tournée.

Ce soir, le mythique terrain de Montaudran va fermer ses portes.

Les trois avions sont sagement rangés sur le parking de l'aéroclub Clément Ader, à Muret, prêts à partir. Il est un peu plus de 17 heures. Il y a là un PA28, le Mike Sierra. Un DR400, le Novembre Uniforme, avec à son bord Charles et JD. Et un Cessna 150, l'Echo X-Ray, avec Cédric et moi-même aux commandes.

C'est dans cet ordre que les trois avions décollent de Muret. Destination : Montaudran, où ils seront les trois derniers avions visiteurs à poser leurs roues en cette triste journée.

Pendant le transit via Tango Sierra, JD annonce à la tour de Blagnac que les trois avions vont se poser à Montaudran pour rendre un dernier hommage au terrain et à ceux qui l'ont fréquenté à l'époque de l'Aéropostale.

Les trois avions se posent, après qu'un DR400 venu de Castelnaudary ait fait une remise de gaz. Le soleil disparaît derrière l'horizon, alors que le PA28, le DR400 et le Cessna 150, bien alignés sur le parking, attendent leurs ultimes décollages de cette piste historique.

Un Cessna 172 atterrit, celui de l'aéroclub Air France de Montaudran. Les pilotes de Muret font apposer le tampon de l'aéroclub sur leurs carnets de vol et de route.

Alors que je retourne vers le parking, un vieux monsieur m'attrape par le bras. "Vous êtes un des pilotes ? Je suis très attristé, vous savez. Je suis un riverain, et j'étais très attaché à cet aérodrome et à son histoire. C'est une triste journée..."

Nous échangeons quelques mots, et je le quitte, nous devons décoller avant la nuit aéro. "Je vais rester là jusqu'à votre départ" me dit le vieux monsieur, rendant ainsi lui aussi, par sa présence silencieuse et émue, un dernier hommage au terrain et surtout aux pionniers qui l'ont utilisé.

Le PA28 remonte la 32 et décolle. Le DR400, avec JD en place gauche, Marion derrière et moi-même à droite, remonte à son tour la piste. JD étant aux commandes, je n'ai pas à me concentrer sur la marche de l'avion, et comme ce matin, je laisse vagabonder mon esprit.

Je pense à toutes ces lectures qui ont enflammé et continuent à enflammer mon imagination. Celles des récits de Saint-Ex, "Vol de nuit", "Courrier sud", ou bien sûr "Le petit Prince". Celles des livres de Joseph Kessel, sa biographie de Mermoz, ou "Vent de sable" ou il raconte son voyage entre Toulouse et Dakar avec un des pilotes des lignes aériennes Latécoère. Celles des biographies de Mermoz, de St Ex, de Guillaumet ou de Reine... Celles des lettres de Mermoz à sa mère...

JD arrive au seuil 32 et aligne avec soin le petit DR400. Dans moins de 10 minutes, la nuit aéro sera là. Jacques pousse la manette des gaz, et le Robin commence sa course. La piste defile et je pense aux décollages qu'y firent les pilotes des lignes aériennes Latécoère, quelles que soient les conditions météo, pour que le courrier passe. Sur cette piste ont commencé les vols qui ont écrit la légende de l'Aéropostale, et dans quelques minutes, ces quelques centaines de mètres de bitume auront vu décoller leurs derniers avions.

Notre DR400 décolle. Sur le parking, ne restent que deux Cessna. Juste à côté d'eux, j'entrevois une silhouette solitaire : celle du vieux monsieur qui monte la garde. Défilent ensuite le hangar de l’aéroclub, la route qui traverse la piste, et les derniers bâtiments historiques, dont celui abritant le bureau de Daurat.

Le Cessna 150 remonte la piste, et attend sur la raquette pendant que notre DR400 fait un toucher, JD effectuant ainsi le dernier atterrissage.

Les deux Cessna décollent l'un après l'autre. Le 172 de l'aéroclub Air France effectue le dernier décollage. Le vieux monsieur doit toujours être au bord du parking, et a peut-être été le seul témoin des derniers avions utilisant la piste historique.

Les autres riverains, les autres habitants de Toulouse vaquent sans doute à leurs occupations, ignorants et indifférents à cette triste journée, à cette page essentielle de l'histoire de leur ville qui se tourne aujourd'hui.

Le 13 octobre 1924, un grand jeune homme débarquait au petit matin à la gare de Toulouse. Après avoir effectué à pieds 7 kilomètres sur la route de Revel, il arrivait au terrain de Montaudran et se présentait à la Direction de l'Exploitation des Lignes aériennes Latécoère. Il s'appelait Jean Mermoz, et ce jour là, il entrait sous les ordres de Didier Daurat pour rejoindre les autres pilotes qui allaient écrire une des plus belles pages de l'histoire de l’histoire des ailes françaises.

Quelques années plus tard, il allait écrire ces mots qui, aujourd'hui, 60 ans plus tard, résument douloureusement cette journée : "Les Français savent créer, mais ne savent rien garder".

Olivier Monnot

Le BPEX passe à la verticale du terrain de Montaudran, alors que
les deux autres avions de Muret sont garés sur le parking.
Mike Sierra, Novembre Uniforme et Echo X-Ray rendent un dernier
hommage à Montaudran
Les trois mêmes regardent le soleil se coucher sur la dernière journée de Montaudran
Le 172 de l'aéroclub Air France de Montaudran vient d'effectuer
son dernier atterrissage sur son terrain

 

 
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