Février
97, je pilote ce que nous appelons "Specialist Outreach Service ". Selon
un plan défini un an à l'avance nous transportons des médecins
dans une cinquantaine d’hôpitaux de brousse. Les vols couvrent le
Kenya, la Tanzanie et l'Ouganda. Regardez sur une carte, ça
fait un bout de terrain. En 1997 nous piloterons environs 800 heures de
vol sur ce genre de projet.
Pendant cette semaine ils font un travail difficile et parfois pénible. Les conditions de travail sont parfois terribles ; le nombre de patients impressionnant ; les cas à traiter... beurk ... nous sommes ici dans l'aéro, et je vous évite donc les détails.
Bon, vous insistez (?), en
voilà une, mais je n'irai pas aux pires... au mois de décembre
dernier à Loliondo, petit village au nord du parc national du Serengeti
(Tanzanie), petit hôpital de Wasso. Notre chirurgien fait son travail.
Premièrement il fait un passage dans les chambres et il organise
les priorités et l'ordre dans lequel il va opérer. Et puis
il jette un coup d’œil aux patients qui sont là, mais pas vraiment
pour lui. Là, il y a un Maasai, avec un petit endroit purulent en
dessous et sur le côté du menton.
"C'est quoi le problème
?"
"On ne sait pas vraiment,
on l'a mis sous antibiotiques"
Ah, c'est quand même
curieux. Le Maasai d'un geste montre le côté de son crâne
et dit, en Swahili :
"Hii, ni kichwa mbaya" que
vous traduisez donc par : "mal de tête".
Il a du mal à parler,
et de toute évidence à ouvrir la bouche. Examen rapide, rien.
Un chirurgien n'est pas là pour donner des aspirines pour les maux
de tête, mais sachant la résistance des Maasai à la
souffrance... par acquis de conscience il envoie donc le gars pour une
petite radiographie, la machine Massiot (modèle 1967) est mise en
marche.
Quelques temps plus tard, le patient revient devant le chirurgien, et présente la radio.
Surprise... en travers de la
tête, depuis juste en dessous de la mâchoire et en biais jusqu’à
l'autre côté du crâne : une flèche !!! Ah ! Et
bien ca, si vous me demandez, cela pourrait bien expliquer le mal de tête
! Question au patient :
"Depuis quand ?"
La réponse, maintenant
en Maasai, est longue, et confuse, car la notion de temps peut être
un peu vague par endroits. Cela prends environ 5 minutes au traducteur
Maasai pour arriver à la réponse :
"Environ deux ans".
Opération. On enlève la flèche, et une grosse quantité de pus qui est la cause des maux de tête, mais sans ça, il aurait continué comme ça bien longtemps avec sa flèche...
Février 97 disais-je. Le temps depuis quatre mois est absolument dégueulasse. El Nino qu’ils nous disent... ben dis donc, qu'est ce qu'on se ramasse !
Le lundi matin, 7 heures, décollage de Nairobi pour Moshi, plein sud, nous partons, moi et quatre médecins. Nous sommes à bord de notre Cessna 208B Grand Caravan, 5Y-FDA. Temps minable, je n'ai jamais vu autant de pluie... JD qui voit le Kilimanjaro comme une omelette écrasée depuis 30000 pieds il a bien de la chance. Entre 10000 et 12000 pieds, c'est un sacré obstacle. Il y a d'ailleurs quelques avions qui ne l'ont pas bien évité... dont un DC3 "perdu" dans les nuages et qui, essayant de monter, à environ 16000 pieds a heurté le "Mwawenzi" c'est à dire le pic à l'est du "Kibo" (la montagne principale). Il nous faut passer entre Kilimanjaro à l'est et le Mont Meru à l'ouest, évidemment pas de VOR donc on se fie à un NDB plutôt faible... et 2 GPS. On passe, et on tourne ensuite pendant une demi-heure de plus pour trouver un trou dans les nuages, et voilà Moshi. Je dépose 2 médecins et j'en prends 4 autres.
On repart pour Turiani, plein
sud à nouveau, ce coup ci on reste sous la couche jusqu’à
la plantation de canne à sucre qui est au beau milieu des montagnes,
sauf au sud où c'est plat mais malheureusement "encombré
d'une zone militaire où je ne pense pas que grand chose vole...
Turiani : on y dépose
2 médecins pour l’hôpital, et tous les autres spécialistes
descendent également, car le prochain terrain c'est Berega qui n'est
pas trop évident pour les pilotes.
Quinze petites minutes de vol et nous arrivons avec mon seul médecin. Le vent est assez changeant, cç va pas aider. La piste fait 500 mètres de long et n'est qu'à 2000 ft d'altitude, donc ça n’est pas génial mais ça va. Le problème c'est qu'elle est construite "sur deux bosses". On atterrit vers le sud, les 50 premiers mètres montent d'une quinzaine de mètres. Il faut ASOLUMENT se poser là-dessus! Sinon, la pente redescend sur 150 mètres à la même vitesse que l'avion qui essaye de se poser. Si vous vous posez enfin à cet endroit c'est une série de bosses où il est très difficile de freiner, puis une belle bosse vous renvoie en l'air, pour un toucher avec moins de 100 mètres restant, et en descente bien sûr... vraisemblablement pour finir sur une rangée d’acacias. Donc on touche sur les premiers 50 mètres, ou on abandonne tout, rapidement ! Tout va bien, je me pose, et même avec un Caravan on ne touche pas au Beta ou Reverse, sinon on perd toute efficacité sur la profondeur, et la roulette de nez prend une raclée terrible dans les bosses.
Plainte auprès des employés
de l’hôpital à propos de l’état de la piste... Ils
n’ont pas vraiment l’air d’écouter ; ils sont vraiment contents
de voir le médecin :
"Nous avons un gars qui s'est
tranché la gorge"
"Ah oui, mais moi je suis
gynécologue !"
"Oui, nous avons tous les
cas de gynécologie. Mais vous allez quand même opérer
l'autre patient ?"
Parfois j'ai l'impression
que nous, médecins et pilotes, ne nous ennuierons jamais avec un
tel degré d'improvisation ! (Je vous rassure : le vendredi suivant
le médecin avait l’air content de sa réparation de gorge)
Et je repars pour Turiani où je reprends les médecins laissés un peu plus tôt.
Dar Es Salaam, temps toujours aussi minable, Ooooohhhh un ILS qui marche ; -)) et l'on dépose trois médecins et on en reprend deux (vous suivez ? parce que je dois avouer que quelques fois je m'y perds). On dépose aussi 200 kilos de médicaments et 50 kilos de bouquins médicaux. Le matin, au départ de Nairobi, il a fallu bien organiser le chargement de « Delta Alpha » pour ne pas se mélanger les pédales plus tard et déposer un chirurgien esthétique avec comme instruments … des microscopes, par exemple…
On met 4 heures de fuel à bord et on boit trois Coca Cola en 10 minutes car, malgré la pluie, il fait sacrément chaud et moite.
1 heure de l’après-midi, et c'est reparti, avec 6 médecins. Bouf ! A 300 pieds on est dans la couche. Tout le reste de la journée c'est la bataille avec les nuages et la pluie pour trouver ces satanés terrains, Mchukwi, Utete, Lugala, Iringa, et une fois trouvés il faut faire gaffe car suivant la nature du sol certains peuvent cacher des pièges.
17:30 et il me reste une heure avant la nuit, et après quatre terrains de plus, me voilà arrivé à Ifakara. En théorie j'aurais dû faire 5,5 heures de vol pour arriver ici mais j'en suis à 7 après avoir tourné autour des nuages à chercher des "trous". Je suis plutôt fatigué (en fait je suis kaput) et je passerai donc la nuit ici. 1/2 heure à se faire secouer dans une Land Rover et voilà l’hôpital ; une énorme plâtrée de riz avec de la viande de chèvre, une énorme mangue, une « Safari » (bière) qui me tourne immédiatement la tête … bon ban moi j'en ai assez pour aujourd'hui : Good night !
Inspection vraiment détaillée de la moustiquaire, découverte de deux trous qui sont rapidement bouchés avec du chewing gum. Ifakara, paradis du paludisme, sélectionné pour les essais de vaccin anti-malaria au début des années 90... Je m'allonge et en 30 secondes... Bouf ! je suis dans la couche...
Mardi matin. Départ 8 heures pour Dar Es Salaam. Ca, c'est le morceau "fun". Pas de passagers à bord, et 1/2 heure sur la rivière Rufiji. Visite détaillée de dizaines de milliers d'hippopotames. Nous sommes sur le Selous, la plus grande réserve animalière d'Afrique, c'est magnifique.
Une heure plus tard je prends à nouveau du JetA1, et mes 7 médecins. Et aujourd'hui il y a aussi une journaliste et un photographe qui viennent voir ce qu'on fait dans ce coin.
Départ de Dar Es Salaam pour le premier de nos six terrains d'aujourd'hui. Bouf ! à 500 pieds, la couche. Une pluie intense et constante pendant 25 minutes, le pare-brise se met à fuir.
Nous allons à Mafia Island. Rien a voir avec le "syndicat du crime", nous sommes à 100 nautiques au sud de Zanzibar. Anciennes histoires de l'invasion portugaise, et plus récemment, en 1829, où les cannibales Sakalava arrivant à la pagaie depuis Madagascar (!) envahirent la ville et, pour fêter cç, mangèrent ensuite une grande partie de la population... (environ 600 nautiques à la rame cela doit ouvrir l’appétit).
De nos jours c'est plutôt un paradis de plongée sous-marine et de pêche au gros. Pas aujourd'hui avec ce qui tombe ! Je discute à la radio avec un pilote de Seneca qui ne s'est pas posé après inspection de la piste. "C'est plutôt moche" qu'il dit. Effectivement je sors des nuages à 1000 ft, et... c'est plutôt moche ! En fait c'est complètement inondé. Et il y a un Cessna 404 complètement enfoncé sur le bord de la piste.
Allez, on se le tente. J'ai confiance en mon Caravan. Ce n'est sûrement pas un foudre de guerre, c'est sûrement pas une Ferrari à piloter, mais c'est pour ce genre de situations qu'on ne fait plus ce genre de voyages en "multi-pistons".
Vent arrière, pluie. Finale, pluie.
Toucher,
et... vvvvrrrraaaaooouuuu ! on s’arrête presque, en moins de 100
mètres, dans un geyser d'eau et de boue impressionnant, on garde
la puissance pour un demi-tour style "Simca 1000 sur la neige", en IMC
partielle due à la boue sur le pare-brise. Arrivée sur le
parking où je débarque deux médecins, la journaliste
et le photographe, Nico Marziali, à qui je conseille de prendre
une photo du décollage. Les quatre s'enfoncent dans la boue jusqu'aux
genoux. Le Caravan s’enfonce aussi de plus en plus et je repars donc rapidement,
pour un décollage... intéressant.
Décollage... Click ! Photo !
Le vol continue, le "Specialist
Outreach Service" ne s’arrête pratiquement jamais...
| Benoît
Nairobi |
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