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Les ombres des pionniers - Olivier Monnot - Joseph Kessel


 Les ombres des pionniers
 Olivier Monnot - Joseph Kessel en Decembre 2003

Cet après-midi, un client téléphone pour avoir des nouvelles de sa commande.

- Votre nom s'il vous plait ?
- Monsieur Collenot
- Oui, votre commande est partie, je m'en rappelle très bien, j'ai même fait remarquer à mon collègue que vous portiez le même nom que le mécano de Mermoz
- Oui, d'ailleurs c'était mon grand père !

Ca peut paraître idiot, mais ça m'a fait un drôle d'effet.

J'ai repensé à tout ce que j'avais lu sur Mermoz et Collenot. Et ce soir, en rentrant chez moi, j'ai rouvert mon "Mermoz" de Kessel, imprimé en 1938, un an et demi après la disparition de Mermoz. J'ai respiré avec délice cette odeur caractéristique des vieux bouquins. Et je me suis replongé dans les passages où Kessel, de sa plume talentueuse, parle de Mermoz et de Collenot :

"Des rares amitiés véritables et totales, que dans sa vie cultiva Mermoz, la plus émouvante, la plus grave, la plus haute est bien celle là.
Alexandre Collenot était un mécanicien de l'Aéropostale envoyé à Buenos-Ayres. Au cours des inspections rapides et incisives qu'ils faisaient si souvent à Pacheco, Mermoz avait remarqué dans les ateliers la conscience et l'habileté de ce garçon silencieux. Il demanda à Collenot s'il voulait devenir son mécanicien volant. Collenot regarda le chef pilote bien en face de son regard droit et têtu et singulièrement clair de montagnard, réfléchit quelques secondes et dit : "Je veux bien, monsieur Mermoz."
Il disait encore "Monsieur Mermoz" six ans après, lorsqu'ils avaient couru ensemble les périls mortels de la jungle, de la Cordillière et de l'Océan.
Et Mermoz ne le tutoyait pas."

(...)

"De temps en temps, Mermoz lui demandait : "Vous êtes content, Collenot ?"
Et Collenot répondait avec un sourire un peu confus : "Mais oui, Monsieur Mermoz". Je crois que, devant témoins, Mermoz et Collenot n'ont jamais échangé de paroles beaucoup plus significatives que celles que je viens de rapporter. Ils avaient de leurs sentiments réciproques la même pudeur.
Ceux-ci tenaient à tant de souvenirs, à tant de traversées qu'ils étaient seuls à savoir, à comprendre. Comment eussent-ils pu expliquer la valeur d'un regard échangé, quand au dessus de la forêt compacte comme un bloc, ou dans la nuit ivre d'orage, faiblit un moteur ? La sécurité de Mermoz quand Collenot avait examiné un appareil et le bonheur sérieux à chaque fois renouvelé que tirait Collenot de cette confiance ? Les journées passées ensemble dans les Andes ? Et tant de souvenirs que nous ne connaîtrons jamais..."

(...)

"Souvent, je crois, Mermoz désira ressembler à ces hommes sans exigence, amoureux de leurs outils, devins des machines volantes, vivant à l'ombre de ceux qu'ils servaient, avec le don le plus complet et une incomparable, une incorruptible dignité.
Les mécaniciens de Montaudran, de Casablanca-Dakar, de la ligne de l'Amérique du Sud étaient pour la plupart de cette race. Mermoz nourrissait pour eux un sentiment qui ne ressemblait à aucun autre, fait de camaraderie, de protection, de respect intérieur et d'une gratitude voisine de l'humilité. Or, de même que chez Mermoz les dons et les vertus du pilote étaient portées à leur plus haut degré d'efficacité, de noblesse et de conscience, de même Collenot offrait en lui l'expression la plus achevée, la plus sobre et la moins familière des vertus des mécaniciens d'aviation.
Et, pareil en cela à Mermoz, il ne faisait pas son métier de toute son âme uniquement parce que ce métier répondait à sa nature et sans réfléchir, mais il avait le sentiment de sa grandeur, de sa nécessité supérieure, et quand il l'accomplissait, il avait le sentiment exalté et lucide de participer à un ordre des choses qui, à l'ordinaire, le dépassait. Cette identité de vibration intérieure faisait que, chacun sur son plan et à sa place, ces deux hommes étaient des égaux. Et si Collenot, dans sa modestie magnifique, ne pouvait se permettre une pareille comparaison et pensait que sa chance était grande de travailler avec un patron qui savait dans sa gloire, à travers ses exploits, se montrer toujours l'ami le plus attentif et le plus doux, Mermoz, lui, estimait à son prix la valeur humaine de Collenot et le traitait en pair, ce qui gênait affreusement le mécanicien quand ils n'étaient pas tête à tête."

(Extraits de "Mermoz", biographie de Mermoz signée Joseph Kessel, disponible en poche)

--

Collenot était avec Mermoz (et le comte de la Vaulx) le 2 mars 1929, lorsque leur Laté 25 tomba en panne au dessus de la Cordillière, entre Conception et Santiago du Chili. Il fut un des acteurs de cet épisode entré dans la légende, lorsque Mermoz posa le Laté sur une étroite plate-forme longue de 300 mètres, large de 6, puis descendit de l'avion en marche et arrêta le Laté, qui continuait à glisser sur la pente, en s'arc-boutant contre une roue.

Après la réparation du carburateur par Collenot, en une heure et demie, à 3000 mètres d'altitude, Mermoz fit glisser la Laté dans la pente, puis dans le vide, donna du moteur, et redécolla ainsi.

Collenot était encore avec Mermoz 5 jours plus tard, le 9 mars, quand, à 4200 mètres d'altitude (le plafond exact de leur Laté 25), pris dans une dégueulante, ils se vachèrent sur un plateau en pente douce, cassant le fuselage, faussant le train, arrachant la béquille. Malgré le froid, Collenot répara le Laté pendant toute la nuit, et le lendemain, nouvel épisode mythique, Mermoz fit redécoller le Laté et sauta littéralement trois ravins en rebondissant sur les étroites plates-formes séparant chaque crevasse.

Plusieurs années après ces épisodes, après de nombreuses traversées de l'Atlantique Sud avec Mermoz, Collenot avait un jour dit : "Monsieur Mermoz, j'ai deux enfants, je ne voudrais pas faire la traversée sans vous." Mermoz le lui promit, mais quelques mois plus tard, alors que ses fonctions l'empêchait de faire le ligne aussi souvent qu'avant, il demanda à Collenot de le relever de sa parole. Et Collenot le comprit.

Le 9 février 1936, Mermoz était sur les Champs-Elysées, avec Jean Gérard Fleury, un journaliste qui tenait "la rubrique de l'aviation" dans son journal. Mermoz l'accompagna à la rédaction pour téléphoner au poste radio d'Air France. "Collenot traverse aujourd'hui avec Ponce et Barrière. Ils doivent approcher de Dakar, mais j'aime mieux les savoir arriver" expliqua Mermoz.

C'est ce coup de téléphone qui apprit à Mermoz que le "Ville de Buenos-Ayres" n'avait plus envoyé de message depuis le rocher Saint Paul, et qu'il n'avait répondu à aucun des appels envoyés par les postes côtiers et par les paquebots.

Collenot et ses compagnons venaient de disparaître dans l'Atlantique Sud, 10 mois avant Mermoz.

Cet après-midi, quand au beau milieu d'une journée de travail au rythme effréné, un client me dit "Je suis le petit-fils de Collenot", j'ai repensé à tout cela. Et j'ai été troublé et charmé par ce raccourci magique et inattendu réveillant, l'espace d'un instant, les ombres des glorieux pionniers de l'Aéropostale.

Olivier

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