South
Lake TahoeIl était une fois
un colibri tout seul au Nevada. Quelques uns de ses amis colibris décidèrent
de franchir l'océan et le continent pour venir fêter la nouvelle
année 2002 avec lui. C'est ainsi qu'Olivier, Emmanuel, Anne-Céline
et Philippe rejoignirent Jeff à Minden-Tahoe, l'un des plus fameux
terrains de vol à voile du monde, au pied de la Sierra Nevada, où
Jeff s'efforçait de maîtriser suffisamment la radio pour pouvoir
passer son IR. Emmanuel, Anne-Céline, Philippe se firent relâcher
sur deux 172, alors qu'Olivier, PPL français tout neuf, essayait
pour la première fois l'aile haute, avec le 152 de NIFTI, le FBO
qui supervisait les progrès laborieux de Jeff ("Turn white !" "Let
us snow !" "Anatole Snack !"). Linda Mae, chef pilote de NIFTI, vit débarquer
d'un drôle d'oeil cette meute affamée de voler quel que soit
le temps, mais consentit à faire voler Olivier sur November Couibec,
le 152 de ses premières amours aéronautiques. Plus tard dans
l'après-mid, les fraîchement relâchés décidèrent
malgré la météo tangeante d'aller poser à South
Lake Tahoe, à quelques nautiques de là, par delà les
montagnes, et de revenir avant la nuit.
Lire Premières fois d'Olivier - Lire Comment se faire très peur d'Emmanuel - Suite des photos
Jeudi, 5h30. Je me réveille (sans réveil). Bin oui, c'est tôt, mais ma petite horloge biologique est persuadée qu'il est 14h30, et elle estime que c'est une heure plus que raisonnable pour se lever.
La veille, 11 heures 40 de
Boeing 777 nous avaient menés de Paris à San Francisco, avant
que 5 heures de voiture, entre les bonnes mains du captain Jeff Buc, ne
nous conduisent de SF à Carson City, Nevada.
Après le premier
repas de ce rascol, à quelques milliers de kilomètres de
la France, les quatre petits colibris parisiens (Anne-Céline, Emmanuel
Davidson, Philippe girault et moi-même), s'étaient couché,
plus de 25 heures après leur lever.
Jeudi matin, donc... Aujourd'hui, je vais faire quelques premières. Sur le terrain de Minden Tahoe, alors que les autres colibris parisiens se font lâcher sur un Cessna 172, je décide d'aller découvrir la région d'en haut dans un 152, avec l'instructrice de Jeff.
Premier vol aux Etats-unis, et premier vol en 152 en tant que pilote (après un vol comme passager avec le colibri Vincent Gomez ; voir "Ce ne furent que 40 minutes dans le ciel parisien", chez tous les bons libraires et dans le best-of de pilotlist.org).
A Minden Tahoe, la piste
16-34 fait près de 7500 pieds de long, et le taxiway pour arriver
au point d'arrêt est looooooong.
Alignement en 34, et hop,
c'est parti... On décolle après avoir utilisé une
portion ridicule de la longue piste.
Montée à 70
kt, cap droit vers la montagne enneigée là bas en face. Habitué
à la plaine, c'est la première fois que je vole en montagne
(Minden Tahoe est à 4700 pieds). Le nez du petit Cessna bien levé,
je ne vois pas la colline devant. On est censés passer au dessus,
en montant à ce rythme ? Faut croire que oui...
Sous nos ailes, défilent
des milliers de sapins couverts de neige, sur les flancs de la montagne
qui s'élèvent de plus en plus, et la route qui mène
au col que nous allons emprunter pour passer de l'autre côté.
Le spectacle est superbe...
8500 pieds, on se met en
palier, ça suffira largement pour passer le col. On l'attaque par
la droite, pour ne pas se trouver nez à nez avec un éventuel
avion arrivant dans l'autre sens, et en biais, of course...
Depuis le décollage,
je l'ai dit, le paysage est superbe... Mais j'ai beau avoir été
prévenu par les colibris de ce qui m'attend de l'autre côté
de la montagne, je suis ébloui quand, tout à coup, me saute
à la gueule le lac Tahoe...
A 6264 pieds, il s'étend,
majestueux, entouré de sommets tous couverts de sapins et de neige...
Nous survolons ses eaux calmes, mais qu'on n'a guère envie d'aller
voir de plus près, parce quelles sont glaciales ("extremely cold"
préviennent des panneaux).
A 8500 pieds, le 152, sur
lequel mon instructrice du jour a fait ses débuts il y a de nombreuses
années, suit vaillament les bords du lac. A l'extrémité
sud, on devine la piste de l'aérodrome de South Lake Tahoe.
Et d'ailleurs, c'est la
ville de South Lake Tahoe qui arrive sur notre gauche, avec ses buildings
assez laids. Nous la survolons pour revenir vers la vallée par un
deuxième col.
Revenus dans la cuvette de
Carson City, nous descendons la vallée vers le sud. Nous survolons
le petit terrain, enneigé, d'Alpine. U turn, et nous remontons vers
Minden Tahoe. Au delà, c'est la Sierra Nevada et la Californie.
Retour au terrain, qu'on
aborde par la vent arrière, sous un angle de 45°, c'est comme
ça qu'on fait ici. Deux tours de piste, et retour au parking après
1h12 de vol. Mon compteur indique très précisément
98h58, c'est donc aux US que je vais passer ma 100e heure.
Après être descendu du 152, je regarde le hangar en face. Ce hangar, il faut absolument que j'en dise un mot, parce qu'il abrite de bien beaux avions. Des petits, et des plus gros. Commençons par les "petits"... Un magnifique monoturbine Pilatus PC12, et un King Air 90. Les gros ? Un Citation, et un Falcon 50... Glups !
Tout ça, c'est susceptible de décoller avant ou après le 152, et d'ailleurs, des jets, on en voit décoller et atterrir un paquet pendant cette après-midi... Juste à côté, les planeurs utilisent la piste 30. On a beau savoir que c'est comme ça, les US, c'est quand même impressionnant de le constater de visu.
L'après-midi ne se
termine pas comme ça. Les 5 colibris se répartissent dans
deux 172, et c'est reparti... A nouveau le col, et le lac Tahoe... Cette
fois, on ira jusqu'au terrain de South Lake Tahoe, et on s'y pose, avec
de violentes turbulences en finale...
Pas mal d'avions sur le
parking, dont l'inévitable Citation. De part et d'autre du taxiway
et de la piste, un bon paquet de neige, un bon mètre par endroits...
Le temps ne va pas en s'améliorant, on redécolle donc après
avoir changé les équipages.
Le terrain est près
de 2000 pieds plus haut que celui de Minden : 6264 pieds. Les 172 ne montent
pas vite, et il faut faire avec les dégueulantes qui ne manquent
pas dans le coin. Ca secoue sec, et les têtes des trois colibris
rencontrent un peu brutalement le plafond du Cessna.
On repasse le col avec une
bonne marge, et c'est le retour sur Minden. Résultat : après
un dîner dans un resto mexicain, on a des colibris complètement
vannés, le jet lag et les margaritas n'arrangeant pas les choses,
et on va tous se coucher tôt.
Demain, on doit être à 9h00 à Reno dans les locaux de la FAA.
C'est à cause de moi qu'on y va. Contrairement aux quatre autres, je n'ai pas encore de licence US. Elle sera obtenue en quelques minutes (il s'agit en fait d'une équivalence, rattachée au PPL français et valable uniquement si celui-ci est valide).
Malgré les pitreries des autres colibris, la charmante secrétaire de la FAA de Reno me remet le petit papier provisoire (la licence arrivera chez moi par courrier dans quelques mois), sous le regard d'un appareil photo-colibri, dont le propriétaire tient absolument à m'immortaliser, petit papier en main, devant le logo de la FFA et sous les regards complètement indifférents de George W Bush et de Dick Cheney.
Le reste de la journée sera moins aéro, les nuages descendant de plus en plus dans la vallée, et rendant tout vol impossible.
Bon allez, c'est pas tout ça, je vous abandonne, il faut que j'ouvre la bouteille de champagne, les colibris assoiffés ne sont pas loin de la révolte. Hier soir on a bu à mon premier vol aux US, ce soir on boit à ma licence US, et demain on boira à ma 100e heure. Tout les prétextes sont bons... :-)
Olivier
De retour de la Sierra Nevada, comme l’a déjà raconté Olivier Monnot « Lake », je voudrais quand même partager avec vous ma plus grosse peur en avion.
Nous étions partis de Minden Tahoe (4700 ft) vers South Lake Tahoe (+ de 6000ft) de l’autre coté d’une bête montagne… Jusque là tout va bien. Les acolytes qui forment l’équipage du deuxième 172 nous indiquent qu’ils ont des turbulences en finale… Nous ricanons un peu, des turbuls on en a eues en passant les crêtes mais depuis, rien que nous n’ayons déjà vu dans les collines du Perche.
Posé sur la looooonnngue piste (ici tous les terrains sont immenses, altitude densité oblige). Lorsque nous atterrirons sur une piste de 1200m quelques jours plus tard, on se dira qu’elle est faite pour les modèles réduits… Changement d’équipage, Olivier à l’arrière, Jeff Buc devant à ma droite. Nous re-décollons rapidement parce que les premiers flocons de neige menacent. A la sortie de la piste il faut aller sur le golf, légèrement à droite de l’axe. C’est le seul coin ou on puisse cercler pour grimper, sans risque de rayer la montagne.
Première surprise, le Cessna 172 grimpe bien, mais alors très bien, euh, voire même beaucoup trop bien. + 1500ft/mn au vario et ça continue à forcir… Je commence une douce réduction des gaz… Pas la peine de forcer sur le moteur, un peu de réchauffe pour éviter la carafe à la sortie de la pompe. Mes deux passagers, tous deux pilotes, sont en train de shooter avec les numériques et guettent l’autre 172 que nous entendons se préparer au décollage. Je reste donc tout seul à contempler mon vario. Inutile de dire qu’avec un 172 160cv je n’ai jamais auparavant obtenu de telles performances en montée !
En un clin d’œil nous sommes à 10 000 ft et je repasse verticale du terrain pour aller chercher la passe qui nous ramènera vers la vallée de Carson et le terrain de Minden. Juste avant de quitter le lac et à proximité de la montagne, en biais bien évidemment, je sens que les dégueulantes sont là. On fait très attention et on grimpe encore un peu. Ce coup-ci avec le moteur et le vario est cadavérique…
Une fois la marge de sécurité estimée suffisante, on se dirige vers la passe qui est maintenant bien en dessous de nous.
Et c’est là que le temps s’arrête. L’avion aussi d’ailleurs. Il s’est arrêté net en vol. Le badin a fait « schtonk » (enfin presque), il est passé en une seconde d’un confortable 110 kt indiqués à la zone où je suis censé avoir décroché. L’avertisseur de décrochage sonne, puis s’arrête aussi. En regardant dehors nous sommes presque arrêtés par rapport au sol. L’impression d’être dans un dessin animé. Deuxième « schtonk » puis troisième. D’abord le bruit du volant qui rencontre le tableau de bord, puis celui de la manette des gaz que j’essaie d’enfoncer dans la cloison pare-feu. Olivier et Jeff me regardent en se demandant si je ne suis pas devenu fou. Les sensations sont bizarres. J’ai vraiment l’impression que nous avons été arrêtés en vol. Après un petit plongeon de 300 pieds, on récupère en douceur. Va falloir que je change de chemise. Incroyable ce que les glandes sudoripares peuvent fonctionner rapidement !
On passe les crêtes sans problèmes et de l’autre côté il fait encore presque beau. Et la ça commence à tabasser sec. Mais alors violent de chez violent… On sort de l’arc jaune en vitesse, la réchauffe de nouveau et on n’est pas fiers, en train de tirer sur les sangles des harnais, tout en bénissant la FAA d’imposer les bretelles. Pour tenter de garder les ailes à plat, je suis à fond de commandes. Ca dure une minute, peut être deux, enfin extrêmement longtemps pour nous dont les petites têtes font « schbouink » dans le plafond. On se barre le plus loin possible des montagnes et on commence une descente paisible en air calme. Après avoir prévenu les autres que ça brasse violent, on se pose à Minden. Roger et Linda Mae, les propriétaires de NIFTI qui nous louent les avions, nous demandent si tout va bien. Et nous de répondre avec un sourire jaunâtre et crispé «Everything is fine, great flight, a bit bumpy, but great flight.»
J’en n'ai pas fait des cauchemars mais j’y repense très souvent depuis. Pourquoi on s’est retrouvé sans badin avant la crête ? Les Américains appellent ça un windshear. Moi j’appelle ça un truc à tuer les avions. Le vent a tourné de 180° en une seconde, de face à plein arrière. Mauvais plan. Merci Madame Montagne, vous êtes fascinante et merveilleusement belle. Par contre méfiance, vos embrassades peuvent être vraiment trop collantes.
Emmanuel