A force de titiller les Alpes françaises en Mousquetaire l’envie nous est venue d’aller voir si de l’autre côté de la frontière la Suisse était aussi belle que le disaient les récits de Maïté (à défaut de photos !). Partons donc visiter ce petit pays fait d’un grand plateau égrené de lacs, bordé au nord par le Jura et mangé au sud par le massif des Alpes.
Décollage donc de Toussus dans une visibilité
réduite à 6 kilos qui ne nous empêche pas de triompher
brillamment du transit de Brétigny selon des points de repère
plus ou moins officiels (si si là c’est le golf c’est bon et après
je vois le toit rouge du Buffalo Grill…). A l’usine électrique de
Saint-Vrain, cap à l’est, avec le soleil dans les yeux. Rien de
bien excitant jusqu’aux amples plis du Jura, puis de l’autre côté
de la frontière, le terrain des Eplatures, d’où nous nous
faufilons entre le lac de Neuchâtel et celui de Biele.
En fait de lacs, ce sont des lacs de brume, des
nappes paresseuses qui se complaisent à stagner dans le fond des
vallées, rendant la vie grise et triste à ceux qui sont prisonniers
en dessous. Nous au-dessus nous regardons… les Alpes et le ciel bleu. Passons
verticale les terrains de Berne et Thun pour remonter la route des lacs
jusqu’à Zurich en tutoyant les sommets abrupts de la Jungfrau. Les
lacs enchâssés dans la vallée forment un ravissant
chapelet aux bleus profonds, tirant parfois sur le vert, parfois sur le
noir. Partout sous nos ailes des terrains, militaires ou civils, se glissent
dans les rares espaces disponibles, comme celui d'Interlaken, terrain bien
nommé car coincé entre le lac de Thune et celui de Zug. Arrivés
en vue du lac de Zurich, un ballon bleu en VFR on top sur une mer de nuages…
Nous passons sur le terrain de Wangen Lachen à 9000ft sans voir
ce terrain dont le circuit de piste en forme d’os de chien fait les délices
de Maïté.
Reprenons une autre vallée encaissée et suivons la trace étroite et bleutée du Walensee jusqu’au terrain de Bad Ragaz, en se laissant distraire par les pustules colorées des parapentes et des chiffons chers au cœur de Claude. Là il s’agit de ne pas trop se tromper pour trouver la vallée de Samedan. Alors, on va suivre l’autoroute et la rivière qui serpentent jusqu’à Davos, oui, et quand l’autoroute disparaît sous terre on suit la voie ferrée au cap… d’accord et la deuxième vallée à droite doit nous amener à la passe d’Albula. Tiens ? Un lac ? Nous serions nous trompés de vallée ? Mmmh, oui, consultons le compas, on est trop au sud, c’est pas grave, ça doit être la passe Julier, à l’ombre du pic D’err, on entrera à Samedan par W au lieu de E.
Elle est bien haute et bien étroite cette
passe, grimpons à 10.000ft par sécurité… pour tomber
dans la vallée de l’Engadine où il va falloir faire des 360°
pour perdre cet excès d’altitude et rejoindre le circuit de piste
à 6.600ft. La vent arrière pour la 21 est très proche
du terrain car comprimée par la montagne et je peux compter toutes
les aiguilles des épicéas déjà jaunis par l’automne.
La vallée s’entrouvre pour nous laisser faire demi-tour (enfin,
passer en base) et nous voilà en finale sur le plus haut terrain
d’Europe, à 5.600ft.
Nous laissons le parking béton aux Citation
et aux Mooney (n’oublions pas que St Moritz est tout près) pour
rejoindre de plus modestes aéronefs sur le gazon, guidés
par un «marshaller» en uniforme. Le douanier saute sur nos
passeports, mais finit par nous les rendre quand il se rend compte que
nous ne sommes que des touristes affamés. Hé oui 4h10 de
vol depuis la fin de matinée, avec le vent de face et les détours,
ça creuse !
La lumière d’automne est somptueuse, l’air
si doux malgré l’altitude que nous dévorons l’assiette de
viande des Grisons en terrasse. Le treuil sort pour catapulter un planeur
en l’air, qui trouve un copain en l’air pour jouer à passe-moi-la-pompe.
On resterait des heures dans la tiédeur à regarder le ballet
des avions et des hélicos… Mais nous devons nous arracher à
la douceur de cet après-midi d’automne pour remettre la cap
sur Genève où nous attendent les colibrisuisses.
La taxe d’atterrissage à 60CHF est un peu
raide, mais bon, c’est un terrain très chic. On reviendra pour voir
la montagne toute blanche et les gros jets parqués sur la neige
durcie (mais en hiver, il faut réserver sa place de parking à
l’avance tant le lieu est couru).
Nous sommes haut, il fait chaud, pensons donc à
mixturer au point d’arrêt avant de décoller. Rolling take
off, 1800m de piste et le Wassmer s’arrache mollement, il trouve qu’il
fait chaud et que c’est haut. Pas grave, on monte doucement et on reste
plein petit pas avant de faire demi-tour pour repasser au-dessus du terrain
et quitter avec Samedan.
Cette fois puisque nous sommes arrivés à 9.500ft à E, nous allons emprunter la passe Albula, enfin. On dirait qu’il y a juste la place pour nous, c’est un peu étroit en bout d’aile… Ensuite vérifions que nous sommes dans la vallée souhaitée, que dit le compas, que dit l’axe de la vallée, vois-tu le chemin de fer et moi la rivière ? Tiens un coude à gauche, ça a l’air d’être bon, j’ai trouvé l’autoroute et moi la vallée du Rhône qui devrait nous mener au lac Léman. Cap 260°, aïe le soleil dans les yeux, mais bon, sur les côtés c’est magique, tout autant qu’austère. Par ici on vole pendant une heure sans voir de terrain, pas question de se vacher c’est très très mal pavé et tout bêtement y’a pas la place. D’un saumon nous effleurons un lac au bleuverglacé, de l’autre un glacier qui dévale avec sa moraine noircie de roches.. Là bas le Cervin qui domine de sa tête blanche… Difficile de s’enlever les yeux du paysage et mes façons de promeneuse qui ne sait pas trop où elle va ni à quelle heure elle va arriver à Genève provoquent un soupçon d’agacement chez Genève Information. Transitons sur Sion, où un avion va « faire un tour sur la côte » puis le col des Mosses, et plongeons tel le pélican moyen sur le lac de G’nèèève… Montreux, Vevey, tassées collées pressées entre montagne et lac, le sillage du Rhône dont les eaux ne se mélangent pas à celles du lac Léman…
Concentrons-nous, visibilité réduite, voici Lausanne et le terrain de la Blécherette qui plonge en pleine ville, le VOR de Saint-Prex qui est dans l’eau (si si) puis maintenant il faut trouver les points d’entrée de Genève dans la brume des stratus pas tout à fait résolus à s’en aller avant la nuit. Le contrôleur apprenant que nous étions un Wassmer nous a alloué d’autorité la 05 gazon, ce ruban minuscule de 820m x 30m nanifié par la piste en dur voisine de 3.900m sur laquelle se pose et décolle avec régularité maniaque les gros porteurs. Heureusement que je suis déjà venue avec Maïté m’y poser, car elle n’est pas facile à trouver. Je patatoïde la base comme précisé sur la carte mais pas assez puisque le contrôleur horrifié m'ordonne un virage à gauche car il me voit en finale sur la dure ! N’exagérons rien surtout, mais j’obtempère, j’ai dû franchir le sacro saint repère de la voie ferrée sans m’en rendre compte. Finale, schlick dans l’herbe dont on nourrit les vaches dont on prend le lait pour faire du chcocolat (j’ai encore faim) et parking délicieux pour les avions de passage, sagement alignés entre la piste en herbe et la dure pour regarder toute la nuit décoller leurs grands frères.
Maïté, Baudouin et Claude forment un parfait comité d’accueil de colibris et Baudouin nous fait visiter son somptueux Rockwell Commander avec du cuir et des boutons partout. Nous mettons le cap sur la fondue tant attendue, rejoints par Richard, ancien contrôleur à Genève et copi MD11 à Swissair, qui laisse tomber ses galons entre deux réunions de crise pour nous régaler d’imitations savoureuses d’échanges radio sur l’Afrique. Les colibrisuisses au lieu de me jeter dans le lac pour avoir laissé tomber mon bout de pain dans la fondue nous emmèneront conclure la soirée par des glaces et sorbets fabuleux chez Remor. 6 heures de vol dans la journée et toutes ces images imprimées sur la rétine, toutes ces paroles amies résonnant encore aux oreilles, l’appel du lit se fait entendre !
Dimanche matin, ô surprise, le ciel est bleu,
pas de brouillard ! Le temps de paresser un peu et de discuter autour du
petit déjeuner, le bleu est parti, remplacé par de la grisaille
traînante, tiens donc, on ne voit même plus le Salève
! Vers midi nous regagnons le terrain avec comme projet d’aller rendre
visite à un colibri discret, Yves Piotet, qui restaure et pilote
des avions anciens sur le terrain de Lausanne. Le temps de faire un peu
d’essence, c’est du VFR spécial à cause de la visibilité
mais le ciel s’est dégagé. Au revoir donc à Maïté,
la gazon est fermée car humide, nous décollons donc sans
attente de la béton. Cette fois j’ai compris le coup de la voie
ferrée, nous retrouvons tous nos points de sortie dans l’autre sens.
Le lac a gardé ses écharpes de brumes, languissant comme
une grande frileuse qui se demande s’il faut vraiment les enlever alors
que le soleil pointe son nez.
Le terrain de la Blécherette est un peu
spécial car il plonge dans la ville (2.5% de pente). C’est la 18
en service, face au lac, avec une densité impressionnante de lignes
électriques en finale qui nous laisse un peu trop haut et un peu
trop vite sur la piste qui descend un peu trop mais bon en freinant on
s’arrête avant les sapins.
La piste a été refaite à neuf
il y a deux ans, comblant les trous et les inégalités, mais
perdant aussi un peu de son charme puisque la piste en herbe a disparu
au passage, rendant le roulage du Moth Major (à patin s’iouplaît)
un peu délicat.
Nous trouvons Yves comme prévu à
côté de son DR220 dont il remonte le moteur après un
changement de couronne de démarreur et il nous fait visiter les
hangars à merveilles, celles-ci appartenant soit à deux associations
soit à des privés. Un Bébé Jodel tête-à-l'air,
des Cessna 140 et 170, des Piper Cub en veux-tu en voilà, un magnifique
Dewoitine 26, le Morane 317 « Best Vintage » au Fly In de Schaffen
Diest (il ne veut plus démarrer sinon je t’aurais emmenée
faire un tour – ah Yves, quelle proposition indécente, nous reviendrons
!), un Stinson Voyager magnifique malgré sa triste histoire, un
Pélican construit à cinq exemplaires… et le Moth Major tapi
sous sa bâche en attendant l’envol. Les hangars sont parfois autant
dans leur jus que les avions, celui de 1928 est impressionnant avec son
énorme mécanisme de remontée des portes bien graissé.
S’il fallait encore nous convaincre que La Blécherette était
un terrain éminemment accueillant, Yves le fait en nous proposant
de délicieux pâtés suisses dans la cantine commune
du bâtiment encore marqué aviation militaire.
Il est temps de quitter la Suisse, non sans se promettre
un rascoll de printemps à Lausanne, dès qu’Yves aura un peu
plus de temps (après avoir fini le bébé Jodel,
le P3 et quelques autres bricoles qui restent à remonter dans le
hangar dont un P2). Aucun problème pour s’évader car Lausanne
est douanier, reste à faire le plein, le plan de vol et les papiers
pour la douane.
Au revoir la Suisse, on reviendra !
Retour splendide au-dessus du Jura, puis à
fleur de nuage au FL65, avant de descendre vers Nemours car le plafond
s’abaisse. Rambouillet s’avère encore une fois être le VOR
de tous les dangers, car un grain opaque et virulent arrive au galop. Nous
mettons le cap à moitié en visuel (je vois les antennes !)
et à la radiale (cap au 060°) sur Sierra à plein badin
car le plafond et la visi dégringole, un avion perdu dans le grain
à 4NM du terrain demande des relèvements gonio, ouf le terrain
est encore clair pour nous, posons tout. Tiens un petit Jojo, c’est Philippe
et Susana qui reviennent des châteaux de la Loire dans le même
grain Promis, ce sera le dernier rascoll du week-end !
Anne-Céline
Page: 1
- 2 - 3 -
4
- 5 - 6 - 7
- 8