14 - Histoire

St Barth - Le circuit 1 - Le circuit 2 - Grand Case - Nevis - Anguilla - Tortola 1 - Tortola 2 - St Kitts - Antigua
Appontage à St Barth comme si vous y étiez - Carte - Infos pratiques - Histoire à lire

Je reviens d’une île un peu particulière.

Ce ne sont pas les demeures luxuriantes des milliardaires, ni les yachts élégants aux lignes racées, ni les plages de sable clair chatouillé de coquillages,  ni les magasins de luxe en détaxé, ni l’eau turquoise et tiède qui font de cette île-là un recoin singulier de ma mémoire.

Dans cette île-là,  on a vite fait de se heurter à des choses déjà vues, des paysages déjà admirés, des senteurs déjà goûtées. Cette île-là ne fait que 25km2, toute de vallons, de pentes, de virages serrés, de cols aigus. Sur cette île-là, on choisit sa plage en fonction de l’angle du soleil, de l’ombre du palmier et de la fraîcheur des alizés. Mais l’exploration est vite limitée, chaque chemin est balisé et s’achève amèrement sur un panneau propriété privée. Et, rapidement, on a envie de s’en échapper. Pour cela, il y a le bateau ou l’avion.

Pour cette île-là, l’avion est d’abord un ravitailleur de marchandises en tout genre, de la canette de bière au frigo qui la tient au frais, et un apporteur de touristes en dollars et en francs français. Mais l’avion est aussi un moyen d’évasion pour les habitants de cette île-là, condamnés à se croiser plusieurs fois par jour sur ses routes haut perchées.
Quelques sociétés de transport à capitaux et espérance de survie variés ainsi qu’un aéro-club se partagent quelques cinquante mouvements hors saison. Autour de Noël,  l’espace aérien très peu automatisé sature vite devant l’invasion des réfugiés américains congelés par la froideur hivernale de Chicago ou de Sioux City.
Le reste du temps, l’évasion ne prend qu’un coup d’aile ; en dix minutes de vol on se retrouve sur une autre île qui vous ouvre grand les portes de la Guadeloupe, de la Martinique ou, pour les aventuriers et nostalgiques de la civilisation empressée, les USA ou la vieille Europe sont soudain à portée d’aile de 747.

Sur cette île-là, on ne pose pas n’importe quoi. La piste a été construite de façon improbable sur le seul endroit vaguement plat de l’île,  un bout de savane, coincé entre la montagne et la mer, en vidant une mare et en coupant un arbre.

La montagne, c’est le morne et le col de la Tourmente, judicieusement nommé à cause de l’effet Venturi qui se produit entre les collines, soufflant des courants de direction et de force aussi improbables qu’inattendus. C’est aussi le nœud circulatoire de l’île, où se croisent deux routes principales et où se postent les gendarmes lorsqu’ils veulent faire acte d’autorité. Les automobilistes ne sursautent plus lorsque l’ombre d’un Twin Otter ou d’un Dornier frôle leur capot. Seuls les touristes rentrent encore la tête devant le choc inévitable ou brandissent leur appareil photo pour un cliché mémorable.

La mer,  c’est un bout de la baie de Saint-Jean, avec l’une des plages les plus douces et les plus clémentes de l’île. Il est rare que les alizés viennent la troubler outre mesure. Son sable blanc épicé de coquillage rosés fuit entre les mains. De temps en temps le grondement sourd d’une turbine frôle les baigneurs qui rafraîchissent leur épiderme rougi dans les eaux tout juste tièdes. Il n’est pas rare de voir des adeptes du bronzage traverser d’un pas négligent le seuil de la piste pour gagner leur recoin de plage, en ignorant superbement le panneau qui interdit stationnement et baignade dans l’axe de piste.

Les alizés sont les vents dominants, soufflant généreusement de l’est, et rarement en dessous de 10/15 noeuds. Aussi a-t-on deux options pour se poser : la 10, face au vent. Une évidence, à condition de maîtriser la pente d’approche à 10%, les dégueulantes du col de la Tourmente, le plongeon une fois passé le morne sur le seuil de piste, en pente et courte (650m), le freinage avant le bac à sable (fin) ou la remise de gaz. La baie de St-Jean accueille souvent des avions pas vraiment prévus pour être  amphibie.
Autre option, la 28, où l’on se pose dans le sens de la montée, avec 15/20kt de vent arrière, des rabattants sur la plage exigeant une vitesse soutenue et d’excellents freins pour s’arrêter, car sans espoir de remise de gaz, sinon on se crashe dans la montagne en face (le même col de la Tourmente).
Quelque peu miraculeusement cette piste ambiguë a cassé au fil des années de nombreux avions (suffisamment pour alimenter les cauchemars des agents AFIS qui s’y relaient, sans possibilité de voir les avions en finale avant qu’il ne soit trop tard), mais aucun pilote ni passager.

L’approche de cette île-là, pour les pilotes qui s’y posent trois fois par jour au volant d’un Twin Otter ou d’un Cessna Caravan,  a perdu le goût du mystère. Blasés, ils attendent secrètement la diversion inattendue : l’orage qui va inonder la piste, rendant le freinage plus glissant,  l’occupation de la piste par un autre avion, leur donnant l’occasion de tricoter de superbes S en approche couronnés d’une courte finale désaxée. Et pourquoi ne pas viser la bretelle pour un atterrissage court au ras du morne, ou se poser plus vite à contre-QFU afin de ne pas gâter les langoustes fraîchement pêchées ?
Mais pour les pilotes de passage, l’approche de cette île-là est toujours unique.
Quelles que soient les merveilles qu’ils soient allés découvrir dans les Iles Vierges, en se frottant au caillou exotique et inaccessible de Saba, en longeant l’île serpentifère d’Anguilla, en frôlant d’une aile prudente les cônes volcaniques de St Kitts ou Nevis, en survolant les plages aux couleurs d’infini d’Antigua, le retour sur cette île-là ne laisse pas indifférent.

Qu’on vienne du sud par Coco ou du nord par Fourchue (deux îlets arides immortalisés en point de report), la vérité se noue à 1.500 pieds travers Pain de Sucre (Sugar Loaf in English).
Laissant ce caillou sur la droite, les yeux anxieux du pilote cherchent les marques blanches sur la piste, à peine découvertes par le col de la Tourmente :  invisibles, il est trop bas, découvrant la piste, il est trop haut ! Vite, adapter la vitesse tout de suite, et « s’il n’y a pas de vent » (moins de 10/15kt), anticiper sur la sortie des pleins volets. Le Cessna 172 qui d’habitude aime à se transforme en fer à repasser quand on lui sort 40° de volets refuse alors de descendre ou de ralentir si les alizés frivoles s’en mêlent.
Laissons à droite les Trois Ilets, point de report de la courte finale, et le port de Gustavia, la capitale de l’île où se prélassent les yachts aux vitres teintées.
A partir de là la concentration est totale, le pilote ne voit plus les maisons ni les arbres sous les roues. Il s’agit de garder la vitesse et le plan, en avoir suffisamment pour subir sans défaillir les turbulences hilares du col de la Tourmente mais sans engranger de survitesse qui serait fatale pour le freinage. Les alizés se jouent de l’avion, volatiles et volubiles, hésitent entre rabattant fatal ou pompe hystérique afin de rendre le passage du col le plus distrayant possible pour le pilote. Le col se franchit parfois sur la tranche même en jouant avec frénésie du palonnier.
Une fois le col passé, oublier les 4x4 décapotés, la jolie brune en scooter, et piquer sur le seuil de piste au ras du morne. Là, on se sent forcément trop vite, arrondir pour casser la vitesse, laisser flotter, poser et freiner (prier ?) avant la plage. Le bac à sable  en bout de piste ralentit bien mais avec de nombreux dégâts collatéraux. Laisser courir jusqu’au seuil, faire demi-tour en soufflant du sable sur les baigneurs, et remonter pour dégager la piste. Dégager, respirer enfin, renoncer à l’apnée…

52W, je roule pour le parking nord.

Anne-Céline