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UN WEEK-END A LA MONTAGNE |
C'est Leti qui de retour de
l'ACCM de Persan Beaumont m'a filé le tuyau : le Mousquetaire part
à la montagne ce week-end et ils cherchent des pilotes !
L'ACCM c'est notre aéro-club
parisien, le Mousquetaire c'est un gros Jojo de 180cv, la montagne ce sont
les Alpes et "ils" sont deux instructeurs fanas de glaciers l'hiver et
de champs mal pavés l'été. C'est dit, je ferai pilote
accessoire, car bien que lâchée sur le Mous, je ne maîtrise
pas vraiment la bête, qui se débrouille toujours pour contrecarrer
mes projets de roulage ou d'atterrissage, surtout par vent de travers ou
sur piste en dur.
Donc samedi matin, après une ultime vérification du train (on va en avoir besoin), on charge l'avion - le Mousquetaire, 685kg à vide, peut emporter 1,2 tonnes, mais en montagne, chaque kilo compte, et nous partirons loin de la masse max. Changement de pilote à Semur, tout étonné d'avoir de la visite, avant l'attaque oblique des Alpes, la verticale Genève (coucou à Maïté) où je slalome au FL95 entre d'admirables cumulus d'une blancheur époustouflante. Cap sur le Mont Blanc et nous voilà à Megève, altiport civilisé, avec une fréquence propre, une piste goudronnée à 7% (qualif de site obligatoire pour se poser) et un restaurant, car il fait faim. Notre F-BNIZ retrouve plein de copains de promo (F-BNIC entre autres) : Megève est un repaire de Mousquetaires et autres créatures delemontesques à train strictement classique. En trois heures nous avons oublié les brumes parisiennes et nous revivons devant l'immense paysage changeant des Alpes.
C'est là qu'on passe aux choses sérieuses : on enlève les "godasses" (carénages du Mous qui nous font gagner 30km/h en nav) pour les remplacer par des maigres bouts de ferraille tendant à empêcher les cailloux de transpercer la toile des ailes. Les cumulus cumulifient pour couronner les pics de sompteux choux-fleurs et je serre fort ma ceinture pour limiter les effets des turbulences.
Première étape : Saint Roch Mayères. La piste a été moissonnée mais il reste une meule de foin pas très bien placée. Du refuge on peut admirer le Mont Blanc et les tentatives d'un PA18 (eh oui, tous les Piper ne sont pas des tas de ferraille à train tricycle) pour domestiquer la pente malgré ou grâce au vent de travers.
La
Rosière, c'est un autre genre - le genre goudronné, mais
à 17% de pente (prenez la carte VAC de votre terrain favori et calculez
moi le taux de pente, pour rire). C'est là que je commence à
entrevoir ce qu'est une altisurface. C'est plus une pente qu'on a en face
de nous, c'est un mur. Principes de base dans cette configuration :
1) on ne remet pas les gaz
2) s'attendre à une
bonne dégueulante en entrée de piste et 15 kt de vent dans
le cul à l'atterro
3) si par miracle on est posé,
surtout ne pas trop freiner, mettre pleins gaz, sinon... on recule
4) toujours se garer perpendiculaire
à la pente
5) et prier pour redécoller,
debout sur les freins, prêt à balancer les pleins volets au
moment de la rotation.
On me demande gentiment de
débarquer, moi et mes 55kg, le temps d'un tour de piste d'entraînement.
C'est vous dire que l'instructeur en chef se méfie de l'aérologie
locale. Tant mieux, je prends plein de photos sous l'oeil béat de
randonneurs qui passaient par là.
Ensuite on se balade un peu
avant d'arriver à Saint Jean d'Arves,
où j'élabore ma définition personnelle d'une altisurface
d'été : champ vaguement moissonné à grande
pente et fort dévers qu'on appelle terrain sous prétexte
qu'on y a planté une manche à air.
On dérange les vaches
lors de notre tour de reconnaissance : ça consiste en un virage
aux grands angles à quelques petites dizaines de pieds de la piste,
rituel indispensable pour caler l'altimètre, vérifier l'état
de la piste et l'aérologie en courte finale. Une fois rassurés
sur l'essentiel (on va pouvoir redécoller), on entame le tour de
piste, qui adopte les figures géométriques les plus variables,
en fonction des cailloux environnants.
On coupe tout, on s'extrait,
on s'étire pour savourer le silence serein des montagnes que trouble
seul le tintement de la cloche des vaches qui ont survécu à
notre passage bas. On descend le terrain (15% de pente ici), on cherche
des orchidées, les traces de la résurgence de la source en
milieu de piste, on enlève quelques cailloux histoire de prolonger
peut-être la vie d'une hélice. On respire à pleins
poumons, on regrette de n'avoir pas prévu de planter la tente ici.
Ensuite c'est Valloire,
un vrai casse-gueule engoncé dans un fond de vallée. Le tour
de reconnaissance ressemble à un circuit de kart qui aurait mal
tourné. Les roues sont passées à moins d'un mètre
de la ligne électrique et nous sommes presque à la hauteur
des voitures sur la route. La piste ne fait que 10% de pente, ça
ne suffit pas toujours pour s'arrêter avant le gros caillou en face,
surtout avec un effet Venturi qui nous propulse vers lui.
Bon, de toute façon,
on a largement dépassé le point de non retour, on ne peut
plus que se poser. Debout sur les freins, ça le fait. On va saluer
Air Bidouille, alias l'AC Valloire, qui comme d'habitude a quelques histoires
à raconter qui font courir des frissons dans le dos. Des tas d'allumettes
et de bouts de ferraille aéronautiques parsèment les abords
de ce terrain.
On s'arrache avec peine, on longe le sompteux massif de la Meije - trop tard pour les chamois - et on retrouve la civilisation, sous la forme d'un terrain étonnement plat et long : l'étape de nuit sera à Gap-Tallard. Je n'aurai pas le temps de savourer le ciel étoilé : vannée par toutes ces émotions, je m'enfouis dans mon sac de couchage pour une nuit délicieuse.
On s'est réveillés sous un ciel bleu d'enfer. Les montagnes étaient toujours là. A Gap-Tallard le Mousquetaire nous attendait sagement, rongeant son frein sous la housse, attaché aux piquets, le manche ficelé, regardant avec envie Pilatus et planeurs décoller en tous sens. A peine libéré et abreuvé qu'il s'est arraché avec délectation de la longue piste en dur si plate pour regagner ses alpages. Vers le sud où les cols sont moins hauts, les vallées plus douces. Les terrains ne défient plus l'altimètre qu'à 3.000ft contre 6.000 hier.
Première étape, Mens.
D'abord, il faut trouver le terrain. Et quand on l'a trouvé, il
faut y croire : une bande un peu plus claire qui longe la route. Le point
de visée, c'est l'arbre. En très courte on passe au ras de
la route, à hauteur des fils du téléphone qui ont
été judicieusement enterrés. Une 4L locale pile en
nous voyant arriver sur son pare-brise.
On gambade dans les bottes
de paille en savourant le premier terrain de la journée. Tout près
une autre manche à air signale une aire à poser pour les
parapentistes.
Je redécolle avec un
seul cran de volet, ça passe juste au-dessus de l'arbre de visée.
On grimpe en louvoyant au versant ensoleillé pour gagner un peu
de vario avant de passer le col du Galibier où les caravanes sont
déjà installées en attendant le passage du Tour de
France.
On saute encore quelques crêtes pour arriver à La Motte Chalancon. Je soigne le tour de reconnaissance, particulièrement la dégueulante en entrée de piste. On se présente si haut par rapport à la piste que j'ai l'impression qu'on ne la fera jamais, mais il suffit de sortir tous les volets pour se retrouver à tangenter le le sol. Posé pile sur la bande blanche, on remet plein gaz, faut monter jusqu'au parking. Et là je retrouve l'air délicieux, le calme souverain, les herbes folles que j'avais effleurés en CR100 il y a quelques mois. Ce terrain a une saveur de vacances, un petit goût de folie exquis. D'ailleurs mes deux instructeurs montagne s'y laissent prendre, je les retrouve en train de cueillir des bouquets de lavande dans le champ qui longe le terrain... On met 12F dans le tronc pour la taxe et on remplit la feuille d'atterrissage. On vérifie l'état de la roulette de queue avant de rembarquer sous l'oeil ébahi d'une famille de touristes obèses qui n'en croient pas leur chance. Un avion va décoller ! Eh oui, le miracle se reproduit. Lancés à fond les gaz dans une descente infernale, nous prenons l'air.
Pas longtemps, Faucon nous attend, à quelques minutes de là. Celui-ci n'est pas triste : sacrément pentu avec des cailloux partout. Schboing nous voilà posés, vraoum nous voilà grimpés sur l'aire à parquer. Des véhicules terrestres signalent la présence d'autochtones fort sympathiques qui finissent de déjeuner à l'ombre (juste en fin de piste, de l'autre côté de la bosse, là où on tombe si on se loupe à l'atterro). Ils nous offrent des brugnons délicieux et une menthe à l'eau, bienvenue car entre le soleil qui tape et les approches scabreuses, nous sommes bons à essorer. La rumeur voudraient qu'ils soient en train de reconstruire un petit frère du Mousquetaire dans un hangar. Nous les quittons à regret, il fait si bon dans ces montagnes.
L'Escoulin est un terrain différent, plus austère, planqué dans des vallées tapissées de chêne vert. Un reste de goudron nous accueille. Cette fois ci le pilote évite l'ornière fatidique qui la semaine précédente a forcé ses camarades de jeux à pousser l'avion sur une partie du terrain à 20% de pente. Et ça pèse, un Mousquetaire !
Un petit dernier pour la route,
le col de Bacchus, qui n'est pas souvent
accessible car le vent du nord y crée de dangereux rabattants.Un
planeur solitaire surfe le long des falaises somptueuses, nous dédaignant,
nous les pousse-manettes patauds et bruyants. Néanmoins il les faut
bien les 180cv pour dompter la dégueulante et mater la pente de
Bacchus. Une dernière fois nous descendons la piste à pied,
pour constater qu'elle est en mauvais état. Il ne suffit pas d'écarter
quelques cailloux sur le côté ou de sauter à pieds
joints sur quelques prunelles, il faudrait carrément un coup de
bull dozer. La manche à air, déchiquetée, pend, amorphe,
malgré le vent de travers, et nous nous promettons d'en rapporter
une plus fraîche le week-end prochain.
On remonte tout en haut en
haut de la pente pour gagner les quelques mètres qui feront la différence.
J'essaye de visualiser la trajectoire de prise de vitesse optimale - apparemment
ça sera pas la ligne droite. Dans le fracas et les rebonds du décollage,
je sors tous les volets au signal et je les rentre progressivement une
fois en l'air.
Nous gagnons rapidement la plaine calme et paisible qui nous attend au détour d'une crête. Romans nous accueille avec chaleur, nous abreuve nous et l'avion à qui nous remettons ses carénages de voyage. Le Mousquetaire est comme un gamin qui doit enfiler des godasses de ville à la rentrée après avoir couru nu-pieds tout l'été.
Comme nous avons un peu traîné,
dans l'apaisement d'une belle soirée d'été, nous devons
cavaler pour rentrer. En bas, les moissonneuses-batteuses font aussi la
course à la nuit et larguent de longues traînées pailletées
dans le soleil couchant. On sera posés à Persan 5 mn avant
la nuit aéronautique. Les hangars sont fermés, personne ne
nous a attendus, tout est bâché. Reste plus qu'à rouvrir
les portes, briquer l'avion, lui dire au revoir, remplir la planche de
vol, refermer les portes.
Et rentrer, apaisés,
comblés d'images, de couleurs, de sensations, de frissons. Heureux,
car nous savons que nous repartirons, là-bas, voler en montagne.
Anne-Céline
Sur le F-BNIZ de l'ACCM
Juillet 1998
j'ai connu l'envie, sourde, féroce, inextinguible de voler moi aussi, pour regarder les chocards droits dans les yeux, et leur ravir l'ascendance...
quelques jours plus tard, sous
une aile, blanche et brillante aux reflets d'azur j'ai pris une fois, deux
fois, dix fois mon envol, aspiré doucement mais irrésistiblement
par les courants d'air chaud caressant les pentes gazonnées du bas
du vallon jusque sous les crêtes blanches et roses ou vous
voguiez dans vos blancs oiseaux
brillants.
hésitant et craintif comme l'oisillon tombé du nid, les reflexes sont venus, peu à peu, presque naturellement, et l'envie encore de ne jamais redescendre ou tout du moins pas avant le soir pour gouter encore une fois la tiède tranquilité de l'air vespéral, accompagnant la tombée du jour ...
alors de lire encore sur cette liste le même bonheur de voler en montagne, ma décision est prise ...
daniel,
alpiniste, mais aussi pilote
en plaine parisienne, mais ce n'est qu'un début !!!
lfpx en avion, mais le val
d'escreins en montagne il y a encore peu de temps, si, si, tout prés
de gap, saint-crépin et autres lieux où les planeurs se reposent
, la nuit venue.
| Daniel
Août 1998 |