PROPRIANO
 
Lundi matin j'ai sorti la tête de la tente, j'ai vu un grand pan de ciel bleu et j'ai respiré l'odeur des cistes. Alors je me suis extraite de mon sac de couchage, j'ai enfilé un short et un tee shirt, et j'ai descendu la 28 jusqu'à la plage déserte. L'air était doux, l'eau cristalline et fraîche me portait comme une caresse.

C'étaient quelques jours de vacances en Corse, et j'en reviens ce matin, un peu plus bronzée et beaucoup plus relax.

Nous sommes partis à quatre dans un Cessna 172 long-range qui sous l'effet combiné des pax et du matériel de camping est devenu un very-short-range (2h15 d'autonomie réserve comprise) nous obligeant à de multiples arrêts (Persan Beaumont - Chalon - Valence - Cuers - Calvi - Propriano). La météo combinant le très variable et le relativement imprévisible, nous avons mis deux jours à descendre. Mais la Corse odorante et verdoyante du mois de mai nous appelait...

Planter la tente derrière l'avion, regarder la manche à air s'inverser sous l'effet de la brise de terre, se régaler du ciel étoilé ou se tremper en passant le gué de la rivière à minuit, se laver au jet devant le facteur esbaudi, autant de plaisirs doux qui donnent envie de revenir encore.
Nous avons volé au ras des flots pour savourer Bonifacio, nous avons marché aussi, une belle balade de 15 km dans les herbes folles et fleuries autour de Corte, dont le terrain m'a valu une remise de gaz pour cause de trafic moutons sur la piste.
Partis par la route des lacs pour Calvi le lendemain, nous nous sommes déroutés sur Bastia, chassés par des nuages bas découverts trop tard par des prévisionnistes un peu éberlués de ce qui leur arrivait. Retour vers Propriano en longeant la côte sud avec 5 kilos de visi, je n'aurai pas vu le Cap Corse...

Mercredi matin séance de cogitation intensive pour gérer la traversée du retour, avec une couche continue de nuages entre 500 et 1.300 ft dont on ne savait s'ils allaient se dissoudre sur la côte et surtout un vent de 35 à 40kt dans le nez qui aggravait encore notre problème d'autonomie. Sur le terrain trois avions remontaient sur Grenoble, dont deux Mooney IFR qui m'ont gentiment proposé une place (on doublait l'autonomie en débarquant un passager + bagages du Cessna...). A leur grande surprise j'ai préféré m'embarquer pour l'aventure sur un beau Jojo D114 triplace de 130cv. Dès que nous avons décollé j'ai retrouvé cette sensation de liberté que j'avais égarée dans le Cessna pataud et surchargé.

Légers et agiles, nous nous sommes glissés entre les collines et les barbules pour couper les axes d'Ajaccio avant de rejoindre le soleil au-dessus de la couche fine. Grimpés au FL85 nous avons vu les Alpes émerger d'une mer de nuages somptueuse, quelques nautiques après Merlu nous avons retrouvé la grande bleue et croisé une baleine solitaire, puis transité vertical Cannes restreint pour cause de festival avant de serrer nos harnais pour survoler les montagnes rendues turbulentes par des rafales de 60 à 70 km/h.

J'ai remercié le vent qui nous a ralentis, les nuages qui nous ont obligé à slalomer au ras des crêtes entre les pics enneigés. A chaque instant j'ai savouré le plaisir de voler, l'aile de bois et de toile qui entaillait de son bord d'attaque écarlate le moelleux opaque et traître des nuages, le ronronnement régulier du moteur qui nous arrachait à l'attraction des montagnes sans jamais nous laisser croire que nous les dominions.
C'est pour chacun de ces instants irréels et éphémères, pour une ombre de cumulus sur l'eau turquoise du lac de Serre Ponçon, pour un glacier qui émerge abrupt de la couche duveteuse, pour un village tapi dans la vallée qui se découvre soudain à nos yeux, c'est pour tous ces moments passés et à venir que je vole.
 
Anne-Céline 
Mai 1999
 
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DETAILS PRATIQUES :
Taxe d'atterrissage 50F, une nuit au parking 20F, un aérofax 30F, un dépôt de plan de vol gratuit
Essence tous les jours de 8h30 à 19h30 environ, selon la présence de l'ineffable Charles, environ 7,20F/l
Restaurant sur place, menus tout à fait comestibles à 75F et 98F, avec charcuterie et fromages corses, bien sûr
Douche chaude pour les joyeux campeurs (à défaut, le jet d'eau)
Camping à volonté dans l'herbe. Visite possible des gendarmes en milieu de nuit (non non on n'est pas une paillote !)
Pour aller à la plage : backtracker la 10 (ou descendre la 28) côté sud, enlever ses godillots et traverser le bras du fleuve pour rejoindre la plage
Pour aller à  Propriano par la plage : depuis la plage en bout de piste prendre un cap nord et traverser le gué où se rejoignent la mer et le fleuve (parfois un peu olé olé, selon la marée et les courants). Un repérage aéronautique préalable peut être utile...