A la limite de la Suisse et de l'Italie, au bord
du lac de Come, les yeux des pilotes se sont plissés à force
de scruter les vagues
naissantes, de jauger la force du vent aux friselettes
qui se forment au large du port, aux mâts des voiliers qui s'entrechoquent
en voisins, à la dérive du Cessna amarré au ponton
et qui trempe dans l'eau douce sous l'effet d'une vague à contretemps.
Fermement posés au coeur de la ville depuis les années 30, les hydravions de l'aero club di Como font partie intégrante du paysage du lac. Nul ne s'étonne de voir une élégante silhouette encadrer le dôme serti d'or de la cathédrale pour virer en étape de base, puis éviter en habitué les lampadaires du stade voisin pour finir, tout réduit, en piqué sur l'eau dans un souffle puissant qui fait lever la tête aux passants. Les propriétaires des ravissantes villas planquées dans les chênes sur les rives du lac ne s'émeuvent plus de voir leur intimité brusquement troublée par une paire de flotteurs indiscrets. Cela fait plus d'un demi-siècle qu'ils voient passer des idrovolante, la seule différence c'est qu'aujourd'hui ce ne sont plus des biplans...
Déjà conquise par les avions qui flottent
et les bateaux qui volent lors d'un précédent week-end passé
sur les berges du lac, j'ai retrouvé Vincent Fabri devant le hangar
de l'aéro-club lors d'un mercredi 1er novembre ensoleillé.
Certes la journée était radieuse, mais les instructeurs...
en congé ! Donc pas de relâcher machine. On prend juste des
nouvelles de tout le monde et des avions. Le Lake Bucaneer, amphibie à
coque, est remonté du fond du lac où il avait plongé
il y a quelques mois, mais il est en piteux état après avoir
copiné avec les poissons un peu longtemps. Sa grande soeur, le Lake
Renegade, attend des boulons des Amériques pour se visser les ailes.
Mine dépitée de Vincent qui ne jure que par ces drôles
de bateaux flottants qui s'arrachent à grand peine des vagues mais
découvrent leurs petites roues aigrelettes pour sortir tous seuls
de l'eau.
Le Piper Cub jaune 180cv I-BUFF sur lesquels j'avais
fait mes débuts à l'automne dernier est en visite, c'est
à mon tour de tirer la tronche.
Restent 3 Cessna 172 à flotteurs... et l'autre
Piper, I-CGAN, qui de 150cv hydravion a été transformé
en 180cv amphibie, ses flotteurs ayant été équipés
des roues qui vont bien pour la terre. Vincent tente de me convaincre d'apprendre
à décoller un 172 pleine charge (c'est moins facile qu'avec
un PiperCub bien gonflé) histoire de se réserver l'amphibie
pour lui tout seul. Ah, si tu crois que je t'ai pas vu venir !!
Jeudi matin tralala, y'a des nuages mais du plafond,
on va voler !
Hum... les quelques minutes qui séparent
l'hôtel du club nous font longer la rive du lac, où, presqu'imperceptiblement,
mais résolument, le vent forcit. Arrivés au club, c'est le
dépit total. Les vagues frisent, les pontons se tordent comme des
malades des boyaux, les portes du hangar restent closes et les avions continueront
à dormir toute la journée. Grrr !
Vendredi... Il a plu. Que dire d'une journée aussi humide ? Des hectolitres se sont déversés dans le lac, pourtant déjà débordant.
Samedi... il ne pleut plus ! D'un pas alerte, la fine équipe, renforcée par Jeff de Fontenay qui vient découvrir les idrovolante, se dirige vers le club. Le Piper amphibie décolle sans nous pour aller faire un lâcher sur une piste en dur à quelques nautiques d'ici. Et quand il revient enfin... le vent s'est levé et le 172 sur lequel je devais voler reste au ponton. Grrr !!! Je vais bientôt devenir très grognon.
Vers midi, un répit. Vincent cramponne Renato,
l'un des instructeurs, et saute dans l'amphibie. Moi j'embarque Paolo,
l'autre instructeur, et Jeff dans le 172. Les réflexes reviennent
avec la check list Comment ne pas larguer son instructeur sur le flotteur
lors du démarrage, garder le manche arrière au flottage (taxiage
sur l'eau) pour éviter que les vagues ne passent sur l'hélice,
faire les essais moteurs sans frein (hé oui) et ne pas oublier de
remonter les gouvernails marins avant le décollage.
C'est là que ça se gâte. Echanger
un Piper Cub poids plume contre un tas de ferraille quadriplace bien chargé
se paye au décollage : il faut attendre, attendre, attendre manche
arrière sur le redan que le nez se lève puis tressaute, avant
de passer sur le flotteur, manche avant, et de se faire tabasser sur les
vagues jusqu'à l'atteinte d'une vitesse anémique qui permet
de s'arracher à l'eau. Gros palier pour gagner quelques mph, avant
de s'élever enfin dans les airs.
Si le fun de l'hydravion en est un peu gâché,
la magie du lac dans sa livrée d'automne est elle intacte. Elegantes
villas aux buis bien
taillés, aux pontons de pierre joliment
ciselés, églises fièrement dressées au bord
de l'eau, bateaux légers frémissant au mouillage, et tout
autour, la splendeur des Alpes déjà poudrées par l'approche
de l'hiver...
Après quelques tours de "piste" au travers
de la seule île du lac, Isola Comacina, dans un relatif élargissement
de ce lac tout en longueur, nous reprenons le chemin de l'hydrobase. La
vent arrière se fait le long de la colline, gare aux rabattants,
virage sur le dôme de l'église, étape de base le long
du rivage et finale travers les rampes d'éclairage du stade au ras
du hangar. Vouff ! Un petit rebond dû à une approche trop
plate mais le métier revient.
Vincent s'en retourne du terrain voisin de Venegono,
où il s'est fait lâcher roues. Une heure plus tard, c'est
mon tour d'aller tester
l'amphibie. La grosse subtilité de l'amphibie,
c'est le train. Vous pouvez vous poser sur terre avec les flotteurs sans
trop rien casser.
Par contre si vous décollez ou amerrissez
avec les roues sorties, c'est direct au fond du lac, donc il vaut mieux
gérer ses 4 bleues ("Gear is up for water landing") sa rouge (panne
hydraulique) et ses 4 vertes ("Gear is down for ground landing"). Mis à
part ça, le Piper Cub au décollage, c'est rhâaaa lovely.
Plein gaz, on tire à peine qu'il veut déjà décoller,
et il grimpe aux arbres. Je fais des touch sur l'eau avant de prendre un
cap ouest vers Venegono. En fait les roues c'est facile, à condition
d'approcher comme sur l'eau. On descend jusqu'à tangenter le sol,
léger arrondi puis manche un peu arrière pour poser et éviter
le shimmy, contrôler le roulage aux freins parce qu'il n'y a rien
d'autre de disponible, et ça repart. C'est moins rigolo que sur
l'eau, mais ça peut dépanner lors des voyages ou si la surface
aquatique convoitée est trop ventée.
De son côté, Jeff ayant bien supporté mes rebonds aquatiques du matin s'est décidé à s'inscrire et part faire un tour de Cessna juste avant le coucher du soleil. Son sourire au retour au ponton en dit long : encore un de mordu !
Ce soir nous allons bien dormir, rêvant de vagues et de flotteurs...
Dimanche... le vent s'est levé dès
8h30, nous faisant arpenter les pontons en long en large et en travers
jusqu'à ce que les vagues
retombent et que les instructeurs donnent le signal
du départ. Jeff part en double sur le C172, je pars en pax avec
Vincent sur l'amphibie, en balade de Bellagio jusqu'à l'extrémite
nord du lac, aux marécages de Pian di Spagna. La lumière
est majestueuse, les Alpes éclatantes, l'eau infiniment accueillante
quoique toujours traître (ah ces vagues sournoises qui paraissaient
si petites vues d'en haut, ce sillage de bateau qu'on n'avait pas anticipé...)
Ce sont de ces moments de vol qui restent toute
la vie dans les yeux des pilotes et qui les font, contre vents et marées,
revenir là où ils ont aimé voler.
Comme je ne suis pas rassasiée, Vincent m'abandonne l'amphibie et demande à Cesare Baj, auteur d'un livre de référence sur les hydravions, de venir avec moi en pilote de sécurité. Cesare connaît autant qu'il aime le lac et les hydravions et je suis heureuse de pouvoir voler avec lui. Car même si je suis lâchée, et s'il est relativement facile de maîtriser les techniques de base (gestion du ponton, du flottage, décollage et amerrissage) il faut des heures et de l'expérience pour comprendre et interpréter correctement les signes les plus infimes de l'air et de l'eau. En hydravion, point de manche à air pour vous dire d'où vient le vent, pas de piste dégagée des troncs d'arbres, des vagues de sillage, pas de contrôleur pour vous guider... C'est aux yeux et au flair qu'il faut y aller.
Donc j'emmène Cesare qui corrige avec infiniment de bonne humeur et de délicatesse mes erreurs de débutante. Je m'essaye aux amerrissages miroir, ceux qu'il faut maîtriser lorsque la surface de l'eau est tellement lisse que le ciel s'y reflète et s'y confond, au point de ne plus pouvoir estimer la hauteur d'arrondi.
Mais la journée est courte, et le Piper attendu au club. A regret je nous ramène, longeant encore une fois les villas nichées sur les rives du lac, saluant d'un coup d'aile la ville de Como avant de poser une dernière fois mes flotteurs.
Anne-Céline
Autre balade à Como
Le site de l'aéro-club de Como (en italien et en anglais)
Le site de Vincent Fabri sur les hydravions
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