Chambley

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Petits bonheurs

Le week-end étant prévu orageux partout sauf vers l'est, c'est l'occasion pour nous de découvrir ce coin de la France où nous portons moins souvent nos ailes, irrésistiblement attirés que nous sommes par le charme des  îles ou le soleil du midi.
Direction donc Chambley Bussières, ancienne base militaire sise entre Metz et Nancy, qui après avoir accueilli le rassemblement du RSA orphelin d'Epinal, rouvre pour la Biennale Mondiale de l'Aérostation (des ballons et des montgolfières, quoi !)

Samedi matin, au réveil, je me frotte les yeux, mais ça ne change rien : c'est très brumeux. Le passage à la météo de Toussus nous confirme que la visibilité est de 3 à 4 kilomètres sur toute la région parisienne. Il reste également des impacts d'orage sur notre route à hauteur de la Marne, vers Chalon Watry, que nous pouvons contourner par le nord.

Au décollage, le paysage tout proche se perd dans une brume de chaleur dorée et je suis presque tentée de ralentir l'avion, pour me laisser le temps de scruter le sol et de retrouver mes points de repère. On est content d'avoir quat'zyeux pour sortir du circuit et un GPS pour vérifier que nous n'emplafonnons pas la classe A dans le transit de Brétigny.

Petit à petit la visibilité s'améliore, 5, 6 puis 10 kilomètres, c'est carrément confortable après ce que nous venons de vivre. Comme souvent à Watry un 737 à l'entraînement tour de piste nous repousse au sud de la nationale 4, nous nous faisons légèrement turbuler par un gromulus au-dessus de la Marne, mais rien d'inquiétant.
L'arrivée sur Chambley est un peu folklorique, un hélico y fait des passages bas, des ULM décollent en grappe, sous le contrôle de " Chambley Opérations ", mais les avions en provenance de Nancy n'entendent pas bien le contrôleur qui ne les voit pas (et pour cause, la vent arrière 23 est main droite, ce que les régionaux de l'étape semblent ignorer superbement).

Tout cela finit par se poser (sur une piste de 2 km environ, il y a de la place) et ne faisant pas partie du meeting de l'après-midi nous rejoignons le parking 'avions visiteurs' : un bimoteur allemand, un TB 20 français, et notre Jojo national bientôt rejoint par un superbe Cessna 140 suisse et tout poli.

Le meeting aérien de l'après-midi se déroule avec une lenteur de bouche-trou, en attendant les véritables héros de la biennale. En effet, les ballons, ces créatures volages réduites aux caprices du vent, ne peuvent décoller en été que fort tôt le matin ou en fin de soirée, lorsque l'air est au plus calme.  Seule une élégante patrouille de 3 Vari-eze et les évolutions impeccables des deux PC12 de la Patrouille Apache relèveront cet après-midi épuisant de chaleur.

Vers 19 heures, comme une centaine d'aérostiers (le joli nom des pilotes de ballon), nous avons les yeux fixés sur la manche à air. Celle-ci badine, s'agite, se tortille, joueuse, au gré du vent toujours trop présent, nous fait un clin d'oil comme pour nous dire " hé hé, volera, volera pas ? "

Notre jojo est parqué au milieu de l'aire d'envol, entre les montgolfières (gonflées d'air chaud) et les ballons à gaz (gonflés d'hélium ou d'hydrogène et soumis à des conditions de sécurité drastiques). Nous profitons de ce positionnement idéal pour quitter les barrières qui nous rabaissent au rang de vulgaire public et aller voir de plus près ce qui se passe chez les aérostiers.

Une horde sauvage de véhicules tractant des remorques envahit à vive allure la piste et le taxiway. Ce n'est pas l'intrusion tant redoutée des gens du voyage, mais les équipages qui vont mettre en piste leurs ballons. Les nacelles s'alignent à intervalle régulier le long des 2 kilomètres de piste, certains équipages optimistes ont déjà déroulé des mètres carrés de tissu souple et coloré dans l'herbe. D'autres, résignés, font la sieste à côté de leur remorque encore bouclée.

Soudain, un ventilateur commence à ronronner, donnant le signal du gonflage. Aussitôt, une activité fébrile s'empare des aérostiers : les remorques s'ouvrent, les nacelles sortent, les enveloppes se déplient. Les essais de brûleur ponctuent l'air de grandes flammes et de grondements rageurs. Bientôt, moment magique, les premières corolles commencent mollement à vivre. Hésitantes, elles ondulent au gré de l'air soufflé par les ventilateurs, puis peu à peu consentent à prendre forme, s'étirent, s'enflent pour enfin quitter le sol et se dresser vers le ciel. La course est lancée, à qui gonflera le plus vite. Plusieurs montgolfières ne sont plus retenues que par la force des bras qui les ancrent au sol, et attendent avec impatience le signal du décollage. Elles oscillent, se heurtent doucement, prêtes à échapper à la gravité terrestre. Et soudain, c'est la délivrance. Enfin libérée, la première montgolfière s'envole dans l'air, avec une grâce paisible et enjouée. Une jaune, une bleue, regarde là ! encore une ! et ici !
On ne sait plus où donner des yeux devant le spectacle magnifique de ces créatures ingrates et pataudes au sol qui trouvent enfin dans la masse d'air l'expression harmonieuse de leur liberté.
Le ciel s'est empli de couleurs, de ballons et de pilotes heureux. L'un joue du cor, l'autre chante, plusieurs s'amusent à raser l'herbe ou les tentes des partenaires dans un grand frisson : remontera, remontera pas ?
Lentement les montgolfières s'éloignent en un ballet enchanté, égayant le ciel qui s'éteint doucement au soleil couchant.

Les yeux et l'âme comblés de tous ces petits bonheurs, nous revenons sur terre et récupérons notre matériel de camping dans l'avion. Le plantage de sardines étant interdit à Chambley, nous cherchons un camping légal pour dormir quelques heures avant l'envol de demain matin.
Réveil à 5h30, pliage de tente express, et nous voilà assistant de nouveau à l'invasion de la horde sauvage, plus nombreuse que la veille et moins disciplinée.
Chacun largue sa nacelle n'importe où sur l'aire d'envol, entourant le Jojo et le Cessna 140 d'une masse multicolore qui ondule au gré du gonflage. Tout  ce matériel épars semble se mêler, se gêner, les enveloppes se battent pour grandir, mais miraculeusement chacune à son rythme finit par se gonfler et s'échappe dans la foulée, laissant la place aux autres. Dès la montgolfière envolée, le 4x4 et la remorque quittent la piste aussi vite qu'ils sont arrivés, carte des environs dans les mains du navigateur, pour suivre et récupérer le ballon quand il finira son vol éphémère dans un champ ou sur une route.
Plus de 150 montgolfières partiront ce matin, laissant derrière eux une grande impression de vide. Il est 9 heures, tout est fini !

Pas pour nous heureusement, puisque nous avons un avion, qu'il s'agit maintenant de ravitailler avant de mettre le cap sur les golfeurs de Vittel. Ce matin encore la visibilité est réduite, mais Nancy passe du 9999, à 30NM d'ici. Le Jojo fend la brume opiniâtre d'une aile allègre, laissant ici Pont à Mousson, là une grande antenne meurtrière avant d'enrouler le tour de piste de Nancy Essey, où nous allons pouvoir l'abreuver grâce aux bons soins de l'aéro-club. Après le VFR breton, nous découvrons le 9999 lorrain, ce que nous pilotes parisiens appelons 5 kilos de visi ;-) La visite des hangars nous révèle une équipe de constructeurs amateurs très bien installés et une meute de Piper Cub en tous genres, dont des espèces rares sous nos latitudes, comme le Vagabond ou le SuperCruiser.

Nous redécollons vers Vittel, la visibilité est toujours faible et je ne me sens pas très à l'aise. L'air autour de nous est opaque mais lumineux, car le soleil n'est pas loin, mais quelques cumulus pointent leurs rondeurs blanchâtres nous obligeant à descendre plus près des collines. Heureusement la nav est courte, et le golf de Vittel apparaît bientôt sous nos roues. Le charme tout particulier du terrain de Vittel, c'est qu'il est délicatement serti dans. Le golf 18 trous. L'herbe de la piste est difficile à distinguer du gazon des greens ou du trèfle du champ de courses. On se pose sur un doux tapis vert, sous l'oeil indifférent des golfeurs alentours, concentrés sur leur swing. Evitons de rouler sur un trou en gagnant le "parking", le long des sapins vosgiens.
Ah qu'il fait bon vivre sur ce terrain. Traversons le golf puis le champ de course, calme à cette heure, pour gagner le magnifique parc thermal de Vittel. On peut y louer des vélos ou se promener simplement sous ses grands arbres, respirer le parfum envoûtant des glycines et la fragrance plus subtile des roses, déguster et comparer les eaux de source... Les vacanciers-curistes se promènent, pédalent, jouent au golf en famille, l'air détendu, relax, en forme, une vraie réclame pour des vacances au vert !
Notre Jojo a été rejoint dans l'ombre des sapins par quelques ULM, un Piper Cub luxembourgeois et un Pottier 180. Les golfeurs reviennent occuper le gazon, un instant mobilisé par une course de chevaux, pour leur partie de fin d'après-midi.
Nous nous arrachons difficilement de ce terrain enchanté qui  respire le calme et la sérénité.

Le retour sur Toussus se fera dans une visibilité moyenne, avec le soleil en face et un passage sur le lac et la forêt d'Orient.

Lorsque nous avons posé les roues, j'ai été envahie, comme souvent au retour d'une escapade aéronautique, par un sentiment de plénitude et de joie profondes. Et je me suis dit, encore une fois, la chance que nous avons, pilotes et pilotaillons, de pouvoir nous évader dans le ciel des grands et des petits bonheurs.

Anne-Céline

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