La chance sourit au chat noir
Arnaud Dejeans
AVIATION
LA TESTE (GIRONDE). Sur l'aérodrome de Villemarie, John et Glynn, Australiens passionnés d'aviation, restaurent l'avion de leurs rêves, un Catalina, qu'ils ont cherché dans le monde entier
Allongés sur la piste de décollage, John et Glynn caressent sensuellement le dessous de la robe de Catalina. Les mains expertes des deux Australiens soignent l'immense carcasse de leur précieux volatile. L'histoire d'amour n'a pourtant rien à voir avec celles qu'on peut lire dans les romans de gare : John et Glynn sont des ingénieurs mécaniciens; Catalina est un amphibien de 15 tonnes, capable de se poser sur la terre comme sur l'eau...
John et Glynn, les figures de proue d'une association australienne de restauration d'avions mythiques, réparent, tels des chirurgiens, le ventre abîmé de l'avion. En soignant le filtre à huile, ils provoquent une nouvelle marée noire. La bête rouge et blanc, qui sortit jadis des usines américaines, est aussi âgée que les sexagénaires. Elle n'a pourtant aucune ride : « Il y a seize mois, deux collègues de l'association ont acheté ce Catalina au Portugal pour 300 000 euros. Mais les insouciants n'ont pas respecté les règles de sécurité. Et quand ils ont voulu atterrir sur l'aérodrome de Villemarie à La Teste pour ravitailler, le train d'atterrissage gauche s'est affaissé. Notre avion a fini sa course sur le flanc. C'est pour cette raison que nous sommes revenus il y a deux semaines pour le réparer, plus d'un an après l'accident. »
« Felix the Cat ». Glynn reprend ses explications : « Des engins comme celui-ci, il y en a très peu à travers le monde. Après des années de recherche, nous en avons trouvé trois près de Porto. Les pompiers de là-bas s'en servaient comme bombardiers d'eau. C'est pour cela qu'ils sont rouge et blanc. »
Voilà plus d'un an que l'avion est cloué au sol. Heureusement, le départ est proche. Le 6 septembre, il pourra s'envoler pour Sydney. En attendant, John et Glynn tapent un somme. Peut-être rêvent-ils déjà de leur future procession et des 25 000 kilomètres qui les séparent de leur famille ? L'Italie, la Grèce, les Emirats arabe unis, l'Inde. Vingt heures de vol par vingt heures de vol, ils joueront à saute-mouton sur la mappemonde et ramèneront leur pièce de collection à bon port.
John s'arrache à sa léthargie pour sortir Catalina du coma. Il tâte la coque de son avion et raconte : « Dès qu'on arrivera, on le repeindra en noir. Il faut savoir que l'armée australienne se servait des Catalina pour bombarder le Japon durant la Seconde Guerre mondiale. Ils partaient dans la nuit. Camouflés en noir, personne ne pouvait les voir. C'est pour cette raison que les militaires les appelaient Felix the Cat. »
Les moteurs sortent du coma. La malédiction du chat noir s'envole. Les deux mécaniciens ont réussi à faire démarrer le moteur. A 2 000 tours-minute, les hélices déchirent l'air brûlant qui flotte sur Villemarie. A deux longueurs d'aile de là, l'ancien pasteur d'Arcachon regarde la scène : « C'est magnifique ! Mais je peux vous dire une chose : ils ont intérêt à bien savoir bricoler. Car, là-haut, personne ne pourra les aider. Même pas Dieu... »
Après une demi-heure de tests, Catalina accouche d'un Australien. Glynn s'extirpe de l'avion par un étroit interstice : « It works like a swiss clock ! » (« Cela marche aussi bien qu'une horloge suisse ! »). John et Glynn peuvent être fiers. Il ont réussi à soigner leur bien-aimée. Mais déjà ils parlent d'avenir : « Quand on rentrera, on filera en Arizona dégoter un Convair. » Le rêve arizonien après celui du Portugal : les deux amis ont décidément laissé leur âme dans les nuages. Glynn conclut : « Ma femme me dit toujours : "Si j'avais des ailes et un gros moteur, peut-être que tu partirais moins souvent..." »
Illustration(s) :
John et Glynn devant Catalina : c'est le symbole d'une belle histoire d'amour
PHOTO NICOLAS TUCAT